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Conduire l’humanité sur les chemins du Royaume de Dieu


Prêtre du diocèse de Nice et docteur en théologie, le Père Sylvain Brison est formateur au Séminaire des Carmes et professeur extraordinaire au Theologicum- Faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris, spécialisé en ecclésiologie. Cet article fait suite à sa récente intervention en collaboration avec un accompagnement Talenthéo pour le diocèse de Créteil.


Qu'est-ce que l'Église ?


Dans nos communautés, l'Église est spontanément abordée par la question de l'institution et de sa visibilité manifestée par le ministère des évêques, des prêtres, des diacres et des laïcs en mission. Mais la compréhension de l'Église dans sa dimension théologique et pastorale est infiniment plus large et plus grande. Quand l'Église essaie de réfléchir à elle- même, ce que fait le concile Vatican II dans la constitution Lumen gentium, elle ne donne pas de définition totalisante d'elle-même, mais elle esquisse une manière de se présenter dans une modalité de relation structurante qui est double : une relation avec Dieu et avec le monde dans lequel elle est envoyée.


L'Église est dans le sacrement du Salut de Dieu : elle renvoie au Salut, à Dieu et au Christ, mais elle ne renvoie pas à elle- même comme en vase clos.

Sacrement, mission, Salut


Lumen gentium introduit les choses par la notion de sacrement : « L'Église est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen, de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain » (LG 1). Cette notion de sacrement nous est très utile si on la comprend pour ce qu'elle est analogiquement, c'est-à-dire comme renvoyant à quelque chose de plus grand qu'elle. L'Église est dans le sacrement du Salut de Dieu : elle renvoie au Salut, à Dieu et au Christ, mais elle ne renvoie pas à elle- même comme en vase clos. Elle ouvre sur un mystère qui est encore plus grand qu’elle, c’est pour cette raison qu'elle-même est “mystère”. Si elle devait vivre pour elle-même, la communauté serait appelée à mourir. La communauté est appelée à être ouverte sur une réalité du Salut auquel le monde entier est appelé. La mission est connaturelle à la vie de l'Église parce qu’elle a pour but de l’envoyer vers le monde pour que ce monde parvienne au Salut. Ces trois termes : sacrement, mission, Salut, sont des maîtres mots qui nous permettent d'identifier, d'analyser, de réfléchir et de projeter ce que nous vivons en Église et pour le monde.

L’Église, le Royaume et le monde


Bien souvent, depuis le concile Vatican II, on a beaucoup travaillé la première relation structurante qui est la relation entre l'Église et Dieu. Par exemple, la compréhension d'une Église “icône de la Trinité” et de sa relation mystérique au mystère de Dieu a été le fruit du grand renouvellement ecclésiologique du 20ème siècle. Cependant, on a encore peu travaillé en ecclésiologie fondamentale la question de la relation structurante de l'Église au monde, parce qu'on a eu tendance à renvoyer cette question soit au domaine du droit, soit au domaine de l'éthique et de la morale. Bien souvent, les questions qui touchent à la relation Église-monde sont traitées par le droit canon, la morale sociale ou la morale politique. Il y a sans doute une place également pour une réflexion plus systématique et plus fondamentale sur le rôle de l'Église vis-à-vis du monde à cause de ce Salut et du Royaume qu'elle annonce.


On ne devrait donc pas seulement parler d'Église et du monde comme d’un binôme, mais d'Église, de Royaume et de monde, dans une triade équilibrée. L’articulation de ces trois termes est nécessaire pour ne pas entrer dans un face à face au mieux stérile, au pire destructeur. À force de parler de l'Église et du monde, on en vient à une mauvaise compréhension “d’être dans le monde sans être du monde”. On risque de finir par penser inconsciemment qu'il y a quelque chose de mauvais dans le monde. On en arrive parfois à avoir certains discours dans l'Église où finalement, en parlant du monde, on est dans une relation de tension avec le mal, comme si le monde était mauvais. Sauf qu'en fait, nous sommes les disciples du Seigneur qui a dit : « Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » (Jean 3, 16). Alors, si Dieu “a tant aimé le monde”, pourquoi devrions-nous avoir tant de haine ou tant de mal à aimer le monde ? Aimer le monde, ça ne veut pas dire accepter tout ce que le monde vit, ça ne veut pas dire valider tout ce que le monde fait. Ça veut simplement dire que nous souhaitons ce qu'il y a de meilleur pour lui : l'annonce du Royaume qui passe par l'annonce de l'Évangile. Il faut accepter que l'Église soit en marche vers le Royaume à la suite du Christ, qu'elle continue cette mission d'annonce du Royaume par le Christ.


Annoncer le Royaume, c'est annoncer le salut fondé dans la mort et la résurrection du Seigneur par le témoignage de vie que nous sommes portés à donner, nous qui avons “été plongés” (littéralement baptisés) dans ce mystère.

Qu’est-ce que le Royaume ?


Cette notion de Royaume est dynamique et stimulante, mais aussi un peu imprécise. Elle apparaît sous l'ordre de la mission d'une manière assez claire dans ce que j'appelle “le renversement kérygmatique”. Dans les Écritures du Nouveau Testament, il y a quasiment un double kérygme : Jésus annonce le Royaume, mais après Pâques, les disciples n’annoncent plus le Royaume (stricto sensu) mais Jésus Christ mort et ressuscité. Dans le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus et dans l'effusion de l'Esprit-Saint, les apôtres ont compris que le Royaume, c'était Jésus. Annoncer le Royaume, c'est annoncer Jésus Christ. Dans l’annonce kérygmatique de Pierre à la Pentecôte, il y a trois éléments qui sont indissociables ; or, bien souvent, nous oublions le troisième terme, la dimension de témoignage : « Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l'a ressuscité et nous en sommes les témoins. ». Il n'y a pas de kérygme sans le témoignage qui est lié au mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur. Annoncer le Royaume, c'est annoncer le Salut fondé dans la mort et la résurrection du Seigneur par le témoignage de vie que nous sommes portés à donner, nous qui avons “été plongés” (littéralement baptisés) dans ce mystère.


Qu’est ce que la pastorale ?


Souvent, dans notre vie ecclésiale ordinaire, le terme “pastoral” revêt un aspect éminemment pratique. C'est-à-dire, qu’on va entendre par “pastoral” la mise en œuvre concrète de la foi de l'Église auprès d’un public identifié ou dans un projet déterminé : la pastorale des jeunes, la pastorale des baptêmes, des fiancés … Le mot «pastoral» dans l'Église est de fait beaucoup plus fondamental et structurant car il fait directement référence au Christ Pasteur et berger. C'est directement une allusion à Jean 10, 11 : «Je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis.» Dans cet enseignement, Jésus enseigne par une analogie. Il nous dit deux choses : premièrement que le pasteur est unique et qu'il n'y en a pas d'autres. En ce sens- là, il reprend la grande image pastorale de l'ancien Testament de Dieu qui est le berger d'Israël, son peuple. Il n'y a donc pas d'autre médiateur, ni d'autre sauveur ou d'autre pasteur que lui. Il dit aussi que la manière dont il exerce ce pastorat, c'est en donnant sa vie pour ses brebis. Ce qui veut dire que la manière dont il effectue cette conduite pastorale, c’est sous le mode de l'offrande de soi, de l'offrande salutaire du mystère pascal. L'Église a une fonction de conduite de l'humanité vers le chemin du Royaume, parce qu'elle a reçu sa mission du Christ de continuer ce que Dieu avait inauguré dans le don de sa vie pour les hommes et dans le don du Salut.


Pour pouvoir réfléchir à la manière dont nous sommes tous missionnaires, il nous faut réenraciner cette notion de la mission à la fois dans l'annonce du Royaume qui est l'objectif de l'Église et dans sa dimension pastorale, qui est la continuation de l'œuvre de Dieu.

Une mission pastorale à deux niveaux


Cette mission pastorale du Christ peut se comprendre grâce à un schéma “Un - Quelques-uns - Tous” qui fonctionne à deux niveaux : le premier est celui de l’Église où quelques-uns (les prêtres et les évêques) sont associés comme pasteurs au Christ (un) pour conduire les chrétiens (tous). Le deuxième niveau est celui de l’humanité tout entière où les quelques-uns qui sont associés au mystère du Christ (un) pour conduire l’humanité (tous), c'est l'Église dans son ensemble (quelques-uns). L’articulation de ces deux niveaux implique que s'exercent à la fois le sacerdoce ministériel des prêtres et le sacerdoce commun des baptisés : puisque le fait de donner sa vie pour ses brebis est un acte sacerdotal. La participation à l’unique sacerdoce du Christ (sous l’une ou l’autre modalité essentielle) rend compte de la dimension proprement pastorale du Salut. C'est par cette dimension sacerdotale que le peuple que Dieu a rassemblé en vue du Salut conduit l'humanité sur le chemin du Royaume. Ceci nous invite, en pensant à notre mission, c'est-à-dire l'organisation concrète de cette annonce du Royaume au monde, à une coresponsabilité prêtres-baptisés. Pour pouvoir réfléchir à la manière dont nous sommes tous missionnaires, il nous faut réenraciner cette notion de la mission à la fois dans l'annonce du Royaume, qui est l'objectif de l'Église, et dans sa dimension pastorale, qui est la continuation de l'œuvre de Dieu. La conversion pastorale ne doit donc pas seulement être une conversion technique mais une conversion ecclésiologique fondamentale qui se ressource finalement dans l'annonce du Salut et du Royaume que le Christ inaugure dans le don de sa vie.


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